Réfléchir sur l’école d’aujourd’hui, c’est prospecter l’avenir de la société. La tenue des Etats Généraux de l’Education (EGE) aura-t-elle permis de mieux envisager la Mauritanie de demain ? Le diagnostic de la situation semble avoir, surtout, soulevé des montagnes de questions…
Les EGE tant attendus ont finalement vécu. Les participants, sélectionnés on ne sait comment, ont palabré du 3 au 6 février, alors qu’on espérait la tenue de ces assises en été prochain. Durant ce bien trop bref laps de temps – je veux dire, par rapport à l’étendue de la gangrène et à l’importance des enjeux – les participants ont ingurgité le menu concocté par la commission nationale, cooptée, elle aussi, on ne sait comment.
Disons-le : le menu était excessivement consistant, pour ne dire trop ambitieux, pour être absorbé en si peu de temps. Du coup et paradoxalement, certains participants rencontrés dans les couloirs du Palais des congrès, le dernier jour de la rencontre, disent rester sur leur faim.
Reconnaissons, à la commission, tout de même le mérite d’avoir su dresser un diagnostic correct du système éducatif mauritanien. Comme on s’y attendait, il est accablant. En parcourant certains thématiques, notamment celui des ressources humaines et des curricula, on tombe des nues. Le mal est plus que profond. Abyssal. On dirait un cancer en phase irréversible et il est fort à craindre que les belles recommandations proposées par les participants ne puissent, hélas, rien résoudre.
A propos des ressources humaines, le diagnostic relève un déficit en qualité (niveau), la mauvaise utilisation du personnel et de son encadrement, l’absence de plans de carrière, la complaisance dans les affectations et dans l’attribution des motivations, le tout couronné par une absence généralisée de conviction. La majorité des aspirants à l’enseignement ne s’y engage qu’à défaut d’autres issues. Résultat : une image totalement dégradée de l’enseignant, jadis « modèle » de la société. La commission devrait proposer, pour assainir le corps enseignant, les départs volontaires, comme le suggère Mohamed Saleck Ould Taleb, DREN du Trarza.
En effet, ce corps est truffé de gens qui ne travaillent pas ou ne veulent pas être affectés hors des grandes villes… Les différentes directions du ministère grouillent de monde, sur le papier, mais, en réalité, seules quelques personnes travaillent. Et non seulement le laxisme ne tue pas, à l’éducation, mais il est, en outre, prodigieusement prolifique. La commission relève, en effet, des chiffres considérablement différents d’effectifs, entre les relevés du ministère de l’Education, de celui de la Fonction publique et de celui du Budget…
Programmes et méthodes inadaptés
S’agissant des curricula, il a été répété tout ce que les partenaires de l’école rabâchent, depuis des années : si les finalités sont assez claires, les programmes et les méthodes sont inadaptés. Les différentes réformes ou approches, décidées souvent entre quatre murs et mues par des idéologies importées, passent toujours à côté, parce que mal conceptualisées et, surtout, mal contextualisées. Elles ne sont jamais évaluées. Des démarches qui ont porté atteinte à l’école mauritanienne. La réforme de 1999, qui mettait l’accent sur le bilinguisme, n’était mauvaise, en soi, mais la manière avec laquelle elle a été conduite, avec l’introduction de l’Approche Par les Compétences (APC) via des séminaires qui auront surtout servi à distribuer des perdiem, n’a pas eu prise jusqu’à aujourd’hui.
Il serait, pourtant, très hasardeux de revoir, comme le suggère la commission, cette approche, en dépit de son échec patent. Si l’on devait la reprendre, qui piloterait l’opération ? Toujours les mêmes qui vont se reconvertir en pseudo-spécialistes avec le même unique objectif : en retirer le plus gros pactole personnel possible. L’absence ou la piètre qualité de formation continue a produit ce qui précède. En dépit de la fondation d’une direction en ce sens, rien ne va, en ce volet comme dans tous les autres. Le seul souci de la direction et du ministère tout entier est de récolter des fonds pour en user et abuser.
Relativement à l’enseignement des autres langues nationales, reléguées au second plan, en dépit d’une expérience très concluante, réalisée par l’Institut des Langues Nationales (ILN), érigé, depuis, en département au sein de l’Université, la commission suggère leur enseignement dès le primaire. Un autre pas vers la case départ. On se rappelle qu’une expérience avait été tentée et que le gouvernement d’Ould Taya avait tiré un trait sur l’introduction de ces langues au secondaire. La décision de la commission entre en droite ligne avec les accords issus du dialogue politique, entre le pouvoir de Mohamed Ould Abdel Aziz et de quatre partis politiques, accords qui ont décidé la mention, en préambule de la Constitution, de l’enseignement des langues nationales pulaar, soninké et wolof.
La volonté politique ainsi affichée va-t-elle se matérialiser par une refonte de l’enseignement ? La question mérite d’être posée, dans la mesure où une composante de la Mauritanie continue à considérer ces langues comme des «dialectes » de « peu d’utilité ». Or la consolidation de notre unité nationale passe, obligatoirement après tout ce qui s’est passé depuis 1984, par leur enseignement. Une mesure qui devrait contribuer à apaiser de nombreuses frustrations.
Les assises ont vécu. Quoique contestée, la commission a réalisé un pas non-négligeable mais une préoccupation, énorme, obsédante, demeure : comment mettre en œuvre ses innombrables recommandations ? Qui va construire cet Airbus monumental ? Sur quels plans ? Selon quelle ingénierie ? Et qui va le piloter ? La refonte de l’enseignement en Mauritanie est plus qu’une nécessité urgente mais on ne voit vraiment pas comment s’y prendre…
Dalay Lam
Source : Le Calame (Mauritanie) via www.cridem.org
Date : 14-02-2013